Ou un article du magazine québécois L'actualité dont je recommande chaudement la lecture à mes chers compatriotes vivant en douce France. 

On en parle dans les commentaires si vous voulez débattre ce sujet!

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« L’Avenir de la langue française, c’est un petit local d’un immeuble terne, rue de Picpus, dans le 12e arrondissement, à Paris. Une pièce de 20 m2 encombrée de papiers et de livres, où deux gros bureaux prennent toute la place et où l’on «s’enfarge » dans les chaises. « Nous avons peu de moyens », s’excuse Arnaud Danloux-Dumesnils, journaliste à la retraite et administrateur, qui passera une partie de l’entretien à pester contre l’imprimante défectueuse.

Typique chez elles, ce manque de ressources rend la cinquantaine d’associations françaises de défense de la langue particulièrement désarmées à l’heure où la France est traversée par une forte vague d’anglomanie.

«Do you speak encore français? » La question a récemment fait la une du quotidien Le Parisien. Car dans la France de 2014, les revues littéraires s’intitulent books et les expositions de photographie culinaire, cookbooks. Dans les pubs, le café Nestlé est « not just black » (pas que noir). Dans certaines rues du Quartier latin et du Marais, à Paris, entre la boulangerie Eatwell Bagels Cookies and More et le magasin de vêtements The French Brand, on se croirait presque à Londres. Tout invite à faire de l’attractive shopping ! Le phénomène n’est pas que parisien : à Castets, dans le sud de la France, l’usine de lambris de bois s’appelle Gascogne Wood Products et le magasin de matériaux de construction, All Wood. Jusqu’au ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, qui vole au secours de la nation avec sa politique du made in France.

« Les Français adorent employer l’anglais. Le gouvernement ne tient pas de statistiques, mais depuis 10 ans, l’anglais est beaucoup plus utilisé, particulièrement dans le monde de l’économie et des finances, de la technologie et d’Internet », dit Bénédicte Madinier, chef de la mission développement et enrichissement de la langue française à la Délégation générale à la langue française et aux langues de France. « Dans la publicité, il y a plus d’anglais que jamais. Avant, on disait “rouge à lèvres”. Maintenant, on dit “lipstick” ! »

Au printemps 2013, les médias se sont toutefois enflammés autour du dossier de « la loi Fioraso ». La ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Geneviève Fioraso, proposait de permettre aux universités d’enseigner en anglais afin d’attirer plus d’étudiants étrangers. L’Académie française a accusé le gouvernement de « marginaliser » le français, et le linguiste Claude Hagège, professeur au Collège de France et auteur d’ouvrages sur le combat pour la langue française, a qualifié son pays de « mauvais exemple » pour la francophonie. Mais les protestations se sont tues rapidement, et les French managers sont retournés à leurfooting et à leur walking entre deux happenings.

« Notre cause n’est pas populaire », convient Marc Favre d’Échallens, administrateur de Défense de la langue française et secrétaire général de Droit de comprendre, un regroupement d’associations. « L’anglais est perçu comme la langue de l’avenir, et les Français ne croient pas que la leur soit en danger. » Pour une Québécoise habituée à la Charte de la langue française, ce laisser-faire est confondant.

Mais les Français en redemandent : à la réunion parentale de la rentrée, à l’école parisienne où mes jumelles de 10 ans étudient, des parents ont demandé à l’institutrice combien d’heures d’enseignement seraient consacrées à l’anglais. « On ne peut pas trouver d’emploi si on ne parle pas l’anglais », m’a glissé l’un d’eux.

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Dans sa parution du 9 décembre dernier, le quotidienLe Parisien s’inquiétait du sort du français devant la multiplication des expressions anglaises. – Une du journal aimablement fournie par Le Parisien

Si le gouvernement garde une attitude plutôt équivoque quant à l’anglais, les défenseurs du français ont trouvé un allié dans les syndicats, où l’on craint que l’anglais n’érode les acquis des travailleurs.

« Le tout-anglais a commencé par les cadres, et ça descend vers les ouvriers », explique Georges Gastaud, président du Collectif unitaire républicain pour la résistance, l’initiative et l’émancipation linguistique, qui a été fondé en 2005 à Lens, près de la frontière belge, et qui conseille le Parti communiste en matière de langue. Il donne l’exemple de Toyota France, où les contremaîtres sont devenus des production operators. « On revendique le droit élémentaire de travailler en français en France ! C’est pas un peu fou ? C’est une politique de classe qui divise le monde en deux : ceux qui parlent l’anglais et sont bien payés, et ceux qui ne le parlent pas et sont mal payés, comme dans le Québec des années 1950 ! »

« Chez mon employeur, l’anglais est la seule langue de formation du personnel », dit Régis Ravat, vendeur de télés à Carrefour, géant de la distribution en Europe. Il a créé l’Association francophonie avenir, à Nîmes-Sud, en Provence, et lancé une pétition pour protester contre la forte présence de l’anglais dans les noms — Carrefour Kids, Carrefour Discount — et la terminologie : cross-merchandising (marchandisage jumelé),remodeling (remaniement), supply chain (chaîne logistique) et autre e-learning (cyberapprentissage). « Le libre-échange avec les États-Unis va faire entrer le renard dans le poulailler ! » dit-il.

Les syndicalistes ont présenté leur pétition, « Non à l’anglicisation de Carrefour, de la France et de l’Europe », au PDG de Carrefour, Georges Plassat. Il a rétorqué qu’il « organise ses réunions de travail en français » et soulevé la possibilité de « mettre en place une commission chargée de veiller à la qualité de l’emploi de la langue française dans l’entreprise ».

Le Parti communiste — dont la politique linguistique est appuyée par les syndicats — a déposé une demande officielle à l’Assemblée nationale pour la mise sur pied d’une commission « chargée d’enquêter sur les dérives linguistiques ». L’idée est bonne, car la confusion règne sur le degré de présence de l’anglais et ses effets. De quoi parle-t-on, au juste ? Les défenseurs du français confondent souvent anglicismes, anglicisation et mauvais usages.

Les Français de toutes les couches sociales participent à l’anglomanie, et leur attitude envers les défenseurs de la langue oscille entre indifférence, agacement et hostilité. Dans une société marquée par un purisme langagier, « l’anglais représente la modernité, l’ouverture au monde », dit Marc Favre d’Échallens, de Défense de la langue française. Fondé en 1958, cet organisme de 3 000 membres fait plus de 300 interventions publiques par an, souvent rapportées dans la presse (surtout de droite).

Si les groupes de défense ont une pente à remonter dans l’opinion publique, leurs actions ne sont pas sans effet. Le plus militant des organismes, Avenir de la langue française, a créé le mouvement Communes de France pour la langue française, appuyé par 32 associations. Celles-ci ont lancé des opérations de communication parfois ingénieuses, par exemple la remise du prix de l’Académie de la Carpette anglaise (nom tiré de l’expression « s’aplatir comme une carpette »). Ce prix récompense chaque année les personnes, entreprises ou organismes qui se distinguent par leur « indignité civique » linguistique. En 2013, il a été décerné, sans surprise, à la ministre de l’Éducation d’alors, Geneviève Fioraso.

Les actions officielles, elles, demeurent peu convaincantes. Certes, en 2006, les tribunaux ont condamné General Electric Medical Systems à payer une amende de 570 000 euros (800 000 dollars) pour avoir transmis des documents uniquement en anglais à ses salariés français. Mais parmi la trentaine d’affaires portées devant la justice chaque année, les amendes oscillent plutôt entre 50 et 200 euros. « La lutte contre les infractions linguistiques n’est vraiment pas une priorité », se désole Denis Nardin, porte-parole d’Avenir de la langue française.

« Les services publics, comme les chemins de fer, la poste, le téléphone, donnent le plus mauvais exemple », dit Jacques Toubon, ex-ministre de la Culture et de la Francophonie et père de la loi sur l’emploi du français. « Ce qui nous manque, ce sont des dispositions contraignantes. »

À l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité, qui surveille l’application de la loi dans son secteur, on ne voit guère de problème. « L’anglais est la langue du commerce », dit la responsable de la déontologie, Catherine Grelier-Lenain, selon qui les vraies « entraves » au français sont en baisse. Effectivement, le nombre de manquements constatés par l’Autorité est passé de 4 % à 1 % des dossiers de 2009 à 2011. (Le travail d’analyse est fait par une stagiaire, qui épluche seule quelque 20 000 publicités.) Mais la définition d’« entrave » est floue. Il y a entrave quand un terme anglais n’est pas passé dans la langue courante (qui reste à définir) ou s’il n’est pas traduit (en petits caractères au bas de l’affiche). Ainsi, le slogan de la chaîne Sofitel, «Life ismagnifique », respecte la loi. « Il signale la francité de l’annonceur », précise Catherine Grelier-Lenain.

Le Conseil supérieur de l’audio-visuel, qui veille à l’usage du français dans les médias, n’est pas non plus un modèle de rigueur : il a tenu son premier colloque sur la langue française, à Paris, en décembre 2013… 18 ans après s’être vu confier son mandat !

Quant à la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (souvent présentée comme l’équivalent de l’Office québécois de la langue française), son mandat se limite à la terminologie dans les communications gouvernementales, professionnelles et scientifiques. La veille linguistique est assurée par quelques centaines de bénévoles, qui observent l’usage de la langue dans leur domaine et signalent les anglicismes. Les terminologues se chargent de trouver des équivalents français, qui doivent être approuvés par l’Académie française. « Nous ne menons pas un combat contre l’anglais, mais pour le français, dit Bénédicte Madinier, de la Délégation. Notre but, c’est d’équiper la langue française pour lui donner un avenir ! »

* * *

Qu’est-ce qu’un anglicisme ?

Les anglicismes ne sont pas nouveaux en France. Sandwich, steak, club, football, clown, dumping, cockpit, show sont acceptés depuis longtemps. Doping a été francisé en dopage. « Mais la grande majorité des anglicismes, par effet de mode, ne fait qu’un temps », dit le linguiste Bernard Cerquiglini, recteur de l’Agence universitaire de la francophonie et historien de la langue française. Living-room, cocooning ont presque disparu, et seront peut-être bientôt suivis de buzz et geek. « Comme le disait Cocteau, la mode, c’est ce qui se démode. On remarque les anglicismes qui entrent, jamais ceux qui sortent. »

L’effet de mode génère aussi beaucoup de termes ou expressions « angloïdes », qui ont l’apparence de l’anglais sans être des anglicismes (par exemple recordman) ou qui ont pris en français un sens carrément inédit en anglais (pressing pour nettoyeur). Cela est courant dans les raisons sociales, comme celles des épiceries hard-discount Leader Price, des restaurants Speed Rabbit Pizza ou de cet établissement lyonnais de poisson frit à l’anglaise : le Made in Fish. Aucun de ces noms n’a de sens en anglais.

Quand un anglophone a besoin de parler le français pour comprendre un « anglicisme », peut-on parler d’anglicisme ?

Toubon or not Toubon ?

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Photo : Reuters

L’ex-ministre de la Culture Jacques Toubon — surnommé « All Good » par ses détracteurs — s’est inspiré du Québec pour sa loi no 94-665 relative à l’emploi de la langue française, votée en 1994.

Sa portée fut considérablement réduite, le Conseil constitutionnel — l’équivalent de la Cour suprême — jugeant que plusieurs articles contrevenaient à la liberté d’expression et aux libertés individuelles. Le gouvernement ne mettra cette loi en application qu’en 1996.

Alors que la Délégation générale à la langue française et aux langues de France est chargée de la terminologie, la surveillance relève de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, du Conseil supérieur de l’audiovisuel ainsi que de l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité.

Les plaintes du public doivent passer par l’un des quatre organismes homologués : Avenir de la langue française, Défense de la langue française, Association pour la sauvegarde et l’expansion de la langue française et Droit de comprendre. Eux seuls peuvent porter plainte officiellement. Et seul Droit de comprendre peut porter une affaire devant le tribunal. »